Jeudi 22 octobre, le gouvernement britannique a demandé à chaque foyer d’être capable de tenir trois jours seul. Le lendemain, la tempête Austen privait près de 300.000 foyers français d’électricité et blessait quatre personnes à Bruxelles. Coïncidence de calendrier, convergence de signaux : l’Europe a choisi son camp — celui de la préparation. À une condition : que celle-ci ne devienne jamais, pour les pouvoirs publics, une manière de s’exonérer.

 

Vendredi, deux images de la même Europe

La première nous vient de Londres. Bouteilles d’eau — neuf litres par personne —, nourriture non périssable, lampe torche, radio à piles, batterie externe, un peu d’argent liquide. Le gouvernement britannique a lancé « Be Ready » (« Soyez prêts »), une campagne nationale d’une durée de trois ans qui invite chaque ménage à avoir la capacité de pouvoir subsister seul pendant septante-deux heures en cas de coupure d’électricité, d’eau ou d’internet. Le Premier ministre Andy Burnham assume : « nous vivons dans un monde où les événements inattendus semblent devenir de plus en plus fréquents ». Son ministre de la Défense ajoute une nuance qui a son importance : être « vigilants sans céder à la panique ».

La seconde image est la nôtre. Le même vendredi, la Belgique entière est placée en vigilance orange par l’Institut Royal Météorologique. À Bruxelles, un arbre s’effondre sur la terrasse d’un restaurant. Le bilan fait état de trois blessés. Un peu plus loin, une passante reçoit une branche sur la tête. Les trains s’arrêtent, les parcs ferment, la police fédérale demande de « limiter les déplacements au strict nécessaire ».

Deux images, une même leçon : l’urgence n’est plus une abstraction de planificateur. Elle atterrit sur nos terrasses pendant le dîner.

 

Une bascule européenne — et une validation discrète

Le Royaume-Uni n’invente rien, il ne fait que rattraper. La France, l’Irlande et les Pays-Bas diffusent déjà le message des « trois jours ». Le Grand-Duché de Luxembourg a adopté fin 2025 sa stratégie nationale « Lëtz prepare ! » avec ses quelque 150 mesures. Plus récemment, dans le cadre de cette stratégie, le gouvernement grand-ducal a communiqué au public son Guide – 72H d’autonomie. En Belgique aussi, le message progresse : le Centre de crise national a lancé au printemps sa campagne « Prêts ensemble à toute situation » afin de donner aux citoyens les bons réflexes en situation de crise. Cette campagne a été réinitiée en octobre dernier.

Le gouvernement britannique reconnaît lui-même l’état de sa population : 13 % seulement des Britanniques se sentent préparés à faire face à une coupure des services essentiels, et 84 % attendent de l’État davantage d’informations sur les gestes à poser.

Ce chiffre de 13 % devrait être affiché dans toutes les salles de réunion de crise du continent. Il dit exactement ce que nous répétons en province de Luxembourg depuis le lancement de LUX response en juillet 2024 : les sociétés européennes ne sont pas préparées, et ce n’est pas en le déplorant qu’on les préparera.

Il y a deux ans, affirmer que le citoyen n’est pas un problème à gérer mais une part de la solution, ou qu’un foyer capable de tenir 72 heures permet aux secours de concentrer leurs opérations à destination de ceux qui en ont le plus besoin, pouvait passer pour une originalité. C’est aujourd’hui le discours officiel de plusieurs capitales européennes. Le rapport européen Niinistö l’écrivait déjà il y a tout juste deux ans (octobre 2024) : 58 % des Européens ne se sentent pas assez préparés à faire face aux risques. La bascule que nous observons n’est donc pas un effet de mode. C’est la reconnaissance, pays après pays, que la culture du risque est une infrastructure publique, au même titre qu’un pont ou une caserne.

 

Une condition pour que « Soyez prêts » reste une promesse

Tout l’enjeu de cette bascule tient dans une phrase. Le 13 octobre dernier, à l’occasion de la journée de la résilience, l’intersyndicale des sapeurs-pompiers professionnels français publiait un « manifeste pour une Sécurité civile à la hauteur des enjeux », après un été d’incendies d’une ampleur inédite. Une phrase de ce manifeste résume à elle seule le contrat qui doit accompagner toute politique de préparation :

« Si la résilience commence chez soi, elle ne peut pas s’y arrêter. On ne renvoie pas les citoyens seuls face aux risques majeurs. »

C’est toute la nuance. La préparation citoyenne ne doit jamais dispenser les pouvoirs publics de leurs moyens ni de leurs responsabilités. Le citoyen préparé ne remplace jamais le pompier formé et équipé — il le libère pour l’essentiel, à condition que l’essentiel existe. Une société qui encourage ses foyers à tenir trois jours et qui, dans le même temps, renforce ses moyens opérationnels construit sa résilience. Une société qui ne ferait que le premier geste transformerait la responsabilisation en charge reportée.

Le Royaume-Uni montre précisément ce que signifie tenir les deux bouts : la checklist citoyenne et, annoncé la même semaine, un investissement de 45 millions de livres (équivalent à un peu plus de 53 millions d’euros) pour les équipes spécialisées dans les feux de végétation, auxquels le pays a également été confronté durant la période estivale, et l’équipement des aéronefs militaires. Le kit d’urgence et la caserne, dans le même communiqué. C’est l’équation cohérente.

 

Trois conditions, pas deux

1. Le citoyen préparé. Soixante-douze heures d’autonomie : un kit d’urgence, un plan familial, une inscription à BE-Alert. Trois gestes, une cinquantaine d’euros, un week-end. C’est le prix d’une tranquillité qui libère les secours pour ceux qui n’ont pas pu se préparer — les personnes âgées, isolées, fragiles.

2. Des services publics à la hauteur. La préparation citoyenne doit systématiquement s’accompagner du renforcement des moyens opérationnels. La culture du risque et la préparation de la sécurité civile sont les deux faces d’une même politique : la première prépare la société, le second garantit la réponse.

3. Ce qui relie les deux : le réseau. Un citoyen préparé, c’est bien. Dix mille citoyens préparés et coordonnés avec leur commune, leurs associations et leur zone de secours, c’est une capacité collective. C’est ce que construisent les communes de Tintigny et de Marche-en-Famenne avec leurs réserves citoyennes, et ce que prévoyait déjà la recommandation n° 34 de la commission d’enquête parlementaire sur les inondations : un cadre clair pour les volontaires, jusqu’à la question de leur assurance. Sans ce cadre, on essaime de la bonne volonté ; avec lui, on bâtit de la résilience.

 

Ce que vous pouvez faire cette semaine

  • Particuliers : téléchargez notre kit d’urgence, inscrivez-vous à BE-Alert et composez votre plan familial sur monplandurgence.be. Trois jours d’autonomie, cela se construit un dimanche après-midi.
  • Associations, communes, entreprises : rejoignez le réseau LUX response. Une réserve citoyenne, un partenariat sectoriel ou un simple atelier commencent toujours par une conversation : info@luxresponse.be.
  • Décideurs publics : la préparation est un investissement ; l’intervention, de plus en plus souvent, une facture. L’une mérite le même sérieux que l’autre.